Un écrit émouvant, surtout pour qui est sorti des arènes le coeur en sang, l'âme révoltée par la
bassesse de la foule assoiffée de cruauté ! Les afficionados ont beau crier que le taureau ne souffre pas, ils savent pertinemment qu'il les supplie de l'épargner, mais leur jouissance
est telle que seul le mensonge peut leur permettre de la continuer ! Des vies sont torturées pendant que nos dirigeants ébaubis vantent la facile gloriole des "danseuses ridicules" !
Comme si notre pays en mal de repères avait besoin de tant d'atrocités pendant qu'il crève de manque d'humanité ! Merci à Jean Poignet, l'auteur de ce requiem pour Sang
Neuf.
REQUIEM POUR LE 109
Ces trois chiffres, que par héraldique de profit, on avait incrustés au fer rouge dans
sa chair, comme les forçats jadis arboraient à l’aisselle la fleur de lys en partant pour le bagne, qu’il les exhibait fièrement, Sang Neuf, alors qu’il gambadait dans sa plaine
nourricière.
Une robe noire que lustraient le soleil et le vent, d’où saillaient des muscles
puissants, une tête altière superbement découpée, un regard ombrageux surmonté de cornes redoutables, véritable monument de force, de beauté et de bravoure indomptable.
L’orgueil de Saint Luc.
Tout à coup piégé dans ce tunnel cahotant, dont les ridelles montrent encore les traces
de sa colère, Sang Neuf roula vers un destin qu’il croyait à sa portée.
Il sortit du toril, ébloui de soleil, de lumière et de bruits, sous les flonflons
criards d’un orchestre de cirque.
L’assistance conditionnée pour cette
farce cynique, manifestait sa joie tapageuse, alors que son cauchemar à lui débutait.
Sang Neuf, inexorablement condamné, n’avait plus que quinze minutes à
vivre.
Il pensait pourtant se défaire facilement, de ces gringalets, intermittents d’un
théâtre pitoyable, agitant au centre du cercle, cette flanelle ridicule déjà maculée.
Tous ses efforts à tourner autour de ces pantins l’avaient fatigué, au point de le
faire reculer intrigué, inquiet par ce manège insolite, ne sachant pas décoder les indices d’un tel fanatisme, forgé de violence.
Ils s’approchèrent, armés de leurs dards enrubannés, et le sang soudain se mit à
jaillir, inondant la robe noire déchirée, d’une tache rouge, visqueuse, envahissante et s’écoulant lentement vers le sol, tandis qu’il secouait vainement ces échardes d’acier, préludant le drame
dont il était la victime, innocente et bafouée.
Sang Neuf n’avait plus que dix minutes à vivre.
C’est alors qu’entra en scène cet homme juché sur un cheval revêtu d’ un lourd manteau,
les yeux bandés, les oreilles maintenues, affolé par le mors et l’éperon, l’obligeant à un combat contre nature.
La douleur fulgurante de cette pointe d’acier pénétrant son garrot, creusant un gouffre
en fouillant sa chair, lui fit lever la tête pour la dernière fois, et chercher refuge contre le ventre chaud de son ami d’infortune.
Sang Neuf n’avait plus que sept minutes à vivre.
Et puis il arriva, porté par l’absurdité, faquin glorifié par les sots, se croyant
investi du pouvoir de tourner la souffrance en dérision, ou pire, de sacraliser la mort.
Lorsque l’épée s’enfonça jusque la garde, déluge d’acier brisant tout sur son passage,
les poumons transpercés, le cœur épargné battait encore contre la lame glacée.
Sang Neuf n’avait plus que deux minutes à vivre.
Il plia les jarrets en s’affaissant lentement, le mufle suintant l’eau et le sang,
ainsi que la célèbre plaie d’un Dieu, comme lui, jadis crucifié par la bêtise.
Ils vinrent à quatre, agitant leur étoffe écarlate, pour tenter de cacher ce final
misérable.
Sang Neuf n’avait plus que douze secondes à vivre.
Le poignard par trois fois infligea dans sa gorge les plaies ultimes, transformant en
carnage cette parodie de spectacle, et il laissa enfin retomber sa tête, aux yeux révulsés par l’horreur.
Son visa pour l’enfer venait d’être acquitté.
Là haut, dans les gradins, un petit garçon bouleversé par ce naufrage, n’a rien perdu
de ce sacrifice pervers, d’un tel blasphème contre la Vie.
Il est le seul à avoir vu dans le ciel lumineux ce petit nuage noir glisser devant le
soleil.
C’était Sang Neuf, désormais
éternellement libre, partant vers des prairies lointaines, rendues inaccessibles à l’homme.
Le petit garçon tourna vers sa maman, un visage blême, aux yeux brouillés de larmes.
Elle comprit à l’instant, dans ce regard pathétique, le pouvoir dévastateur d’une telle profanation, et se levant aussitôt, elle serra fort le petit sur son cœur.
Ils sortirent tous les deux, la main dans la main, tristes et désemparés, unis par
l’amour, alors que le public, inconscient, accueillait une nouvelle victime.
Taureau anonyme, auquel à son tour, dans ce ballet inventé par la haine, il ne restait
que quinze minutes à vivre.
Jamais plus on ne les revit dans une arène."
Jean Poignet - Pâques 2005
Derniers Commentaires